— Nous sommes donc sur la place de la République ?

— Non, mon cher ami, sur la place Carnot.

— C’est étrange. Où est donc Carnot ?

— Sur la place de la République.

— Ah ! c’est bien déroutant ! m’écriai-je.

— Un étranger doit se méfier, me déclara Calixte.

Nous nous engageâmes ensuite dans un dédale de ruelles et de petites places de bien pauvre mine. Et Calixte commença à saluer les passants avec une déférence qui me surprit. C’étaient, il est vrai, des gens fort distingués que je ne m’attendais pas à rencontrer dans un quartier aussi misérable. Et plus nous allions, plus les maisons s’élevaient, plus les rues s’effilaient, et plus Calixte saluait. Je finis par lui demander le nom de ce faubourg où il avait tant de connaissances. A cette question, il eut un haut-le-corps. Il s’arrêta, me considéra d’un air offensé ; puis, devant mon visage sans malice, il se rasséréna.

— Ce n’est pas un faubourg, me répondit-il avec une bienveillance attristée, c’est le quartier Ainay dont j’ai tenu à vous donner un rapide aperçu. La meilleure société l’habite, et j’y vis moi-même depuis trente-huit ans. On ne le quitte guère quand on y est né.

Stupéfait et confondu, j’allais tenter quelques excuses quand Calixte me dit : « Permettez, je suis à vous. » Au même moment, je le vis traverser la rue et aborder, sur le trottoir opposé, une vieille dame devant laquelle il demeura incliné cérémonieusement, le front découvert, et plus roide qu’un soldat boche à la parade. « C’est ma tante Greillon-Delamotte, » me confia-t-il à son retour. Ce nom ne me disant rien encore, je me contentai de répondre, comme tout le monde : « Ah ! vraiment. » Mais Calixte me semblait extrêmement impressionné. Il fit encore deux ou trois rencontres. Il saluait toujours avec une sorte d’entêtement. « C’est mon oncle Grivolin, c’est mon cousin Vital Sévère… » me déclarait-il d’un ton de plus en plus important, en me jetant un regard oblique. Et je répétais chaque fois : « Ah ! vraiment ! » avec la même tranquillité ingénue. Nous sortîmes enfin de ce quartier surprenant ; et je fis la connaissance du Cheval de Bronze dont j’avais beaucoup entendu parler. Je crus devoir en informer Calixte qui me répondit : « Peuh ! » sans aucune explication.

La place Bellecour traversée, nous fûmes à l’hôtel en quelques minutes. C’était un de ces bons vieux hôtels vénérables, comme il y en a tant en province, qui semblent ne se mettre au goût du jour qu’avec répugnance. Nous disposions de deux heures avant le dîner. Calixte me proposa de me faire visiter quelques quartiers de la ville, ce que j’acceptai avec empressement. Nous remontâmes la rue de la République et bientôt, à ma grande surprise, Calixte recommença à saluer ; mais ce n’étaient plus les mêmes saluts. Un petit hochement de la tête à droite, un geste de la main à gauche accompagnés d’un « bonjour » familier ou protecteur : rien de plus. « Nous voici, me dit-il, en plein centre des affaires. C’est le quartier de la soierie, c’est la place de la Comédie… » Je regardai de tous mes yeux et remarquai, au bord de chaque trottoir, quelques petits groupes mornes de messieurs de conséquence qui me parurent en grand souci. « Ah ! mon cher, les affaires vont bien mal ! » gémit Calixte avec l’expression d’une réelle souffrance. Je lui demandai alors s’il pouvait m’indiquer la maison Tristan-Miron, Unis et Façonnés, où mon père, directeur de la succursale parisienne, m’envoyait faire un stage. Il me la désigna tout de suite au bout d’une ruelle montante que ses hautes maisons noires protégeaient admirablement du soleil. Je dis à Calixte que je comptais me présenter à ces messieurs le soir même ; et nous continuâmes notre promenade.