Je n’ai pas caché, en débutant, la pénible impression que je ressentis en traversant le quartier d’Ainay. Mais quelle fut ma surprise, mon enthousiasme, lorsque après avoir franchi le Rhône, je pénétrai dans le quartier des Brotteaux ! Partout de larges avenues plantées d’arbres, de belles maisons modernes, de coquets hôtels particuliers, de riants squares. N’étais-je pas victime d’une illusion ? Me trouvais-je vraiment dans la même ville ?
— Ah ! Calixte, perfide cicérone, m’écriai-je, vous vous moquiez de moi ! Qui donc habite ces avenues et ces quais magnifiques, sinon cette bonne société que vous me disiez faussement habiter le méchant faubourg Ainay ? Serait-ce, par hasard, la mauvaise ?
Calixte daigna sourire.
— Non, sans doute, me répondit-il, puisque les Taffarel et les Jutet l’habitent. Mais je ne vous cacherai pas qu’elle y est plus mêlée qu’à Ainay, que ses mœurs sont moins pures et qu’elle a une tendance fâcheuse à s’écarter des traditions. Paraître ! Paraître ! Voilà le mal qui sévit aux Brotteaux. Ah ! mon cher ami, nos vieilles familles de la presqu’île n’ont jamais cherché à paraître, et pourtant vous jugerez avant peu de la considération qui les entoure.
— Ah ! Calixte, m’écriai-je, combien je suis ambitieux de les connaître !
— Cela viendra, cela viendra, me répondit Calixte en me tapotant l’épaule.
L’heure du dîner approchait : nous repassâmes le Rhône. Durant notre visite aux Brotteaux, Calixte ne s’était pas découvert une seule fois. A peine eûmes-nous franchi le pont Saint-Clair qu’il reprit ses petits saluts familiers, c’est-à-dire qu’il effleurait à chaque minute le bord de son chapeau comme pour chasser une mouche. Je pensais que les Paterin-Vernon jouissaient de cette considération particulière dont il m’avait entretenu, et je me proposais d’en rechercher diligemment les raisons exactes et profondes. Jamais je ne m’étais senti aussi désireux de m’instruire…
Nous nous trouvions place Tolozan. Comme j’ignorais tout de ce Tolozan, je ne manquai pas de m’informer de sa condition et de ses mérites.
— Ce fut un commerçant remarquable, me répondit Calixte.
Je montrai alors à mon cicérone la statue édifiée au beau milieu de la place.