— Pourquoi, m’enquis-je curieusement, a-t-on déguisé cet honnête marchand en soldat de l’Empire ?
— Ah ! ce n’est pas Tolozan que vous voyez là, me répondit Calixte, c’est le maréchal Suchet.
— Et Tolozan ? balbutiai-je, déconcerté.
— Hé bien, il a la place et Suchet la statue. Nous honorons ainsi, pratiquement, deux de nos célébrités à la fois.
— Sans doute, mais vous égarez les étrangers.
Tout ce que j’avais vu et entendu depuis mon arrivée m’avait, je ne sais pourquoi, prodigieusement agité et excité. Brusquement, de mon index joint à mon médius, je me mis à bourrer les flancs de mon ami Paterin en lui prodiguant des noms de danseuses. Ces démonstrations publiques d’une excellente camaraderie lui déplurent extrêmement. Son long nez triste s’allongea encore. Il prit une physionomie de bélier ombrageux ; et, tout en s’efforçant de me retenir le bras, il m’adressait des objurgations entrecoupées : « Cela ne se fait pas… A quoi pensez-vous ?… Des gens comme il faut !… Qu’en dira-t-on ?… Le respect de soi-même… » Je le vis fâché et m’arrêtai. Il m’entraîna à toute vitesse, à travers de petites rues tortueuses, jusqu’à la porte d’un estaminet qu’il ouvrit devant moi. J’entrai avec tant de circonspection que Calixte crut devoir me rassurer : « Le restaurant Joanny ne paie pas de mine, me dit-il, mais la cuisine et la clientèle en sont également choisies. Je vous ferai goûter certaines quenelles sauce Nantua dont vous n’avez pas la moindre idée, et vous présenterai, si vous le désirez, à quelques gros fabricants. Le restaurant Joanny n’est fréquenté que des patrons. Nos employés vont chez Tony, à l’autre bout de la rue. » J’étais trop étonné pour pouvoir le manifester. Et moi qui avais craint un instant le coudoiement des escarpes de Carco, je fis, en la société considérable des Bernicot, Velours, des Rivollet, Crêpe de Chine, et des Bizolon, Pochettes et Écharpes, un repas auprès duquel tous ceux que j’avais savourés à Paris ou ailleurs ne méritaient même pas un satisfecit. Simplicité et succulence, telle pourrait être la devise du restaurant Joanny.
Dans la rue, je laissai déborder librement mon enthousiasme.
— Je vous en ferai connaître d’autres, me déclara Calixte. A Lyon, nous aimons la bonne chère et les petits coins discrets.
— C’est fort bien, répliquai-je. Mais quand vous êtes avec votre bonne amie, si désireux que vous soyez de ces fameux petits coins, ne l’emmenez-vous pas dîner de préférence dans un restaurant un peu plus luxueux ?
A cette question, les regards de Calixte se coulèrent soupçonneusement de côté et d’autre, — et son nez déplorable semblait accompagner le mouvement de ses yeux. Il garda le silence…