— Cette petite fortune, expliquai-je à Calixte, m’a été léguée, il y a deux ans environ, par un grand-oncle maternel. Directeur d’un cabaret artistique à Montmartre des plus sélects, ce digne oncle, qui m’aimait beaucoup, sentant sa fin approcher, nous coucha équitablement et côte à côte sur son testament, une vieille et excellente amie et moi. Je dois vous avouer, mon cher Calixte, que la mort de cet homme de bien exerça une influence décisive sur ma destinée. Lui vivant, je serais peut-être, à cette heure, le chansonnier le plus en vogue de la capitale et ne connaîtrais certainement pas les tribulations de la filière chez MM. Tristan-Miron, Unis et Façonnés.
— Il ne faut rien regretter, me déclara Calixte, si ce n’est que monsieur votre oncle n’ait pas jugé bon de disposer de la totalité de ses biens en votre faveur. Ils eussent été plus proprement placés entre vos mains que dans celles d’une cousine et vous seriez plus riche de cinq cent mille francs. Convenez également qu’il est infiniment plus honorable de fabriquer de la soierie que des chansons…
— Je conviendrai de tout ce que vous voudrez, répliquai-je, et ne regretterai rien si je peux épouser Marie-Antoinette !
— C’est une grande prétention, dit gravement Calixte.
Je le reconnus volontiers. « Si l’on m’avait dit, ajoutai-je, qu’un jour viendrait où je renierais Paris et ses plaisirs pour l’amour d’une Lyonnaise, j’aurais haussé les épaules en éclatant de rire. Pourtant ce jour est arrivé et je ne me suis jamais senti si ému. J’aime Marie-Antoinette, et, bien que le sort ne m’ait pas fait naître au confluent du Rhône et de la Saône, je n’aspire plus qu’à y vivre et y mourir. Vous m’avez trop bien montré, mon cher Calixte, qu’en dehors de Lyon, d’une certaine société et d’une certaine morale, il n’est ni sagesse, ni bonheur, ni vertu. L’émulation de l’exemple m’aiguillonne et m’enfièvre. Le noble souci du respect de soi-même me harcèle. Je veux connaître, à mon tour, l’ivresse de la considération. Quand j’arrivai à Lyon, le désir du mariage m’avait à peine effleuré. La vue de Marie-Antoinette me l’a rendu lancinant, tyrannique, inexorable. J’épouserai cette exquise jeune fille. Nous fonderons ensemble une vraie famille lyonnaise, une famille nombreuse et qui sera « connue ». J’aurai la fierté d’appeler « mon oncle » M. Taffarel ou je me précipiterai dans le Rhône la tête la première. »
Je me tus, tout frémissant de la déclaration passionnée que je venais de faire et regardai Calixte. Tête basse, pensif, il murmurait : « Bernicot-Vernon… Jutet-Vernon… Bizolon-Vernon, oui, ce serait bien, ce serait convenable… mais Lavrignais-Vernon ? Ah ! Lavrignais-Vernon… » Et, chaque fois qu’il associait mon nom à celui de ma bien-aimée, il poussait un gémissement.
— En somme, mon cher ami, qu’attendez-vous de moi ?
— Avant tout, répliquai-je avec feu, que vous m’aidiez de vos conseils à ne point déplaire à celle que j’aime, et, pour cela, que vous continuiez à m’instruire des usages et convenances de votre ville, puis que vous m’exerciez à les observer avec naturel et spontanéité. Déjà, cette petite carte d’invitation que j’ai reçue ce matin me permet d’espérer que je ne suis pas tout à fait indifférent. Le jour où vous aurez fait de moi un Lyonnais accompli, peut-être oserai-je vous demander quelque service plus précieux…
A ces mots, Calixte ouvrit la bouche en levant vers le ciel des yeux de martyr ; puis, après être demeuré quelques secondes dans un mutisme inquiétant, il me prit la main qu’il secoua avec une morne énergie comme si je venais de perdre mon père. Je compris que je pouvais compter sur lui…
Ah ! si vous cherchez un ami, choisissez un Lyonnais. Vous ne le gagnerez pas en une semaine ni même en un mois, — et pas toujours en une année. Mais il vous sera fidèle… Il en est ainsi de toutes les affections lyonnaises.