Quant à lui témoigner mon amour — je ne dis pas : le déclarer — j’en étais fort embarrassé tant je craignais de lui déplaire. J’avais toujours présentes à la mémoire ces paroles de Calixte : « La femme lyonnaise ne se montre vraiment sensible qu’à l’éloge discret de la bonté de son cœur, de son dévouement et de sa charité. Toute allusion à sa grâce ou à sa beauté lui apparaît comme une offense à sa pudeur. » Je voulais bien le croire. Mais on conviendra qu’il est singulièrement difficile de courtiser une femme en usant des seuls qualificatifs de bon, charitable et dévoué. Comment se faire entendre ? Et jamais je n’avais été aussi pressé de l’être…

Malgré ses millions, Félix Bernicot ne me semblait pas, tant il était laid, un rival dangereux. Il n’en était pas de même d’un certain vicomte, Jean de Bruel, joli garçon, fat et musqué, et fort assidu, que je ne pouvais voir enlacer ma bien-aimée sans me mettre instantanément à errer dans tous les salons de bal comme un chien qui couve la rage. Dévoré de jalousie, verdi d’angoisse, je parlai un jour à Calixte du péril mortel dont menaçait mes amours un homme qui portait un nom aussi fier. « Peuh ! me répondit mon ami… un noble… vous savez, la noblesse… Peuh ! c’est un préjugé que nous n’avons guère. » Il acheva de me tranquilliser en m’assurant que M. Jean de Bruel n’était pas dans les affaires et qu’il s’entêtait à fonder des revues artistiques qui ne vivaient jamais plus de deux saisons. C’était, comme on le voit, un garçon d’une prétention insupportable.

Je repris donc à la fois mon courage et ma cour singulière. Les beautés de Lyon, les séductions de l’âme lyonnaise m’inspiraient des propos enthousiastes qui ne laissaient pas d’étonner Marie-Antoinette. Elle les écoutait néanmoins avec complaisance, heureuse qu’un étranger pensât tant de bien de sa ville natale. On lui avait dit que les Parisiens n’appréciaient pas le caractère lyonnais. Quelle erreur ! Et mon éloquence s’enflammait à lui prouver le contraire… Quelquefois nous causions de Calixte. Je lui disais combien je l’estimais et que je n’avais pas de meilleur ami que lui. Alors un sourire imprévu, un sourire très fin et même un peu malicieux, se dessinait sur ses lèvres : « Ce brave Calixte ! » murmurait-elle. Que voulait-elle dire ? Puis, un jour, elle me confia qu’elle trouvait son beau-frère un peu trop cérémonieux… « Et papa qui ne l’est pas du tout, ajouta-t-elle, prend souvent plaisir à le taquiner… Ce brave Calixte ! » Et, de nouveau, fleurissait sur ses lèvres le subtil et ravissant sourire…

Amoureux fou ! Il n’y avait point d’autres termes pour exprimer mon état. L’adorable image de ma bien-aimée me hantait nuit et jour. Elle m’apparaissait même à la banque de Tristan-Miron. Alors mes camarades s’étonnaient tout haut de la niaiserie béate de ma physionomie et M. Miron me traitait de rêveur.

Mes parents s’inquiétaient. « Mon cher enfant, m’écrivait rudement mon père, le ton guindé et prétentieux de tes lettres nous afflige. Tes relations paradisiaques, dont tu ne cesses de nous entretenir, te tourneraient-elles la tête ? Si tu te sens malade, va voir un médecin. Si tu n’es qu’amoureux, dis-le-nous franchement. De toutes façons, rassure ta mère qui s’alarme que tu aies signé ta dernière lettre Lavrignais-Vernon au lieu de Phiphi, tout bonnement, suivant une vieille et puérile habitude qui lui est chère… »

CHAPITRE II
LETTRES DU FILS AU PÈRE ET DU PÈRE AU FILS

« Lyon, le… 192.

« Mon cher père,

« Je ne suis pas malade — on se fait à tout, même au climat lyonnais — mais je suis fort amoureux. Que maman ne s’alarme pas d’une telle déclaration ! Celle que j’aime n’est pas la fille d’une marchande des quatre-saisons. Elle appartient à l’une des trente-deux grandes familles de la ville. Je n’en fréquente d’ailleurs pas d’autres. C’est la fille cadette de Gaspard Vernon, Tulles et Dentelles, et la belle-sœur de mon ami Paterin, également Tulles et Dentelles. Mme Greillon-Delamotte, dont je vous ai souvent parlé, est sa tante. MM. Arsène Jutet et Philibert Taffarel, les gros banquiers, sont comme ses oncles. Et les frères Sévère qui, malgré une fortune modeste, sont tout de même des gens très bien, l’appellent ma cousine. Quant à ses relations, tu peux en juger par sa parenté. Toutes sont considérables. C’est l’élite de la société. Je suis dans le ravissement.

« Marie-Antoinette, — tu m’avoueras qu’on ne peut porter prénom plus convenable — Marie-Antoinette ne ressemble en rien à nos Parisiennes. En elle point de coquetterie, de recherche, d’affectation, mais un mélange exquis de tendresse, de piété, de finesse et de pudique fierté. Elle rit rarement, mais son fréquent sourire respire la douceur surnaturelle des Vierges de Raphaël. Il faut venir en province pour sentir un tel charme…