« Ne t’étonne pas de mon changement, mon cher père, et surtout ne t’en afflige pas. De tous mes efforts j’ai tendu à cette rénovation morale dont je commence à recueillir les fruits délicieux. J’ai soumis avec allégresse mon esprit à de fortes et bienfaisantes disciplines que vous ne soupçonnez pas. J’ai dépouillé impitoyablement le Parisien, et les salons les plus fermés se sont successivement ouverts devant moi. Calixte lui-même n’en revient pas. Encore quelques efforts, et la petite main de ma bien-aimée se confiera à la mienne pour la vie. Mais il n’y a pas une faute à commettre. Dis à maman que mes transes égalent mon ravissement.

« Plus rien ne m’intéresse ici-bas que Marie-Antoinette, les affaires et le soin de ma considération. Quand je songe qu’il y eut un temps où composer des chansons me semblait une suffisante et honnête raison de vivre, j’en sue de honte. Mais je suis venu à Lyon, j’ai aimé et j’ai compris que, hors les affaires, il y avait peu de préoccupations conformes à la dignité humaine…

« Je ne saurais te dire ma gratitude envers Calixte Paterin. Je lui dois ma connaissance approfondie des mœurs, des habitudes et des convenances de notre ville. Il m’a vraiment formé à son image et j’en suis fier. Certes, il s’est montré un peu offusqué de ma prétention d’épouser Marie-Antoinette. Songe que Mlle Vernon a huit cent mille francs de dot et que je suis Parisien ! Mais j’ai eu l’heureuse inspiration de lui apprendre mon héritage, et il m’a aussitôt reconnu moins indigne d’une telle union. Ah ! si l’oncle Célestin m’avait légué toute sa fortune !…

« D’ailleurs, je reste plein de confiance. Nous n’avons encore échangé, Marie-Antoinette et moi, que des propos fort vagues. Une déclaration d’amour à la « Lewis et Irène » paraîtrait ici du dernier déplacé. Il y faut plus de cérémonies. Et ce n’est pas ma bien-aimée qui me répondrait : « Essayons ! » par télégramme. Comme te le dirait Calixte, à Lyon, jamais cela ne s’est fait. Mais, quelquefois, les yeux de Marie-Antoinette se lèvent de la coupe de champagne où elle boit à petites gorgées, pour se fixer sur moi ; et je t’exprimerais difficilement toutes les promesses que je crois lire dans ces beaux et doux yeux-là. Ah ! que ne trouvé-je à louer un bel appartement ! Je suis bien certain que je serais tout de suite agréé. M. Vernon n’a-t-il pas demandé dernièrement à Calixte si « j’étais un garçon sérieux » ? Enfin, il me semble que, pour l’instant, tout va bien et même que tout est au mieux.

« Il n’y a que la santé de Mme Greillon-Delamotte qui n’aille pas. Mme Greillon-Delamotte s’est alitée dimanche soir, en sortant des Grandes-Conférences, et nous vivons tous dans une constante inquiétude. On s’entretient également d’un véritable scandale. Le fils Bizolon, Bizolon, Pochettes et Écharpes, une grosse fortune de la ville, s’est épris follement d’une petite téléphoniste et l’épouse à la fin de la semaine. Pareil scandale ne s’était pas reproduit depuis 1907. Les parents sont consternés, les amis et connaissances indignés. Comme Calixte me le disait hier encore dans le creux de l’oreille : « Quand on s’appelle Bizolon, on n’épouse pas une téléphoniste, si charmante soit-elle, on en fait sa maîtresse… » Bref, chacun se demande s’il « verra » le jeune ménage… et moi je ne sais trop à quel parti me ranger, toujours à cause de ma considération…

« Crois bien, cher père, à l’affection très tendre de ton

« Philippe. »


« Paris, le… 192.

« Mon cher enfant,