« Ta mère a lu ta lettre et s’est mise au lit. Le médecin prétend que c’est une atteinte de grippe. Je l’écoute et j’essuie en secret les yeux de ta mère. Ah ! mon enfant, qu’es-tu devenu ?
« Que tu sois amoureux, je ne m’en offense pas. C’est une propension trop naturelle à ton âge. Que celle dont tu t’es épris soit une bonne petite fille, j’en suis fort aise ! Qu’elle soit jolie, je l’admets, encore qu’il faille se défier de l’appréciation d’un amoureux ! Qu’elle soit riche et que tu aspires à en faire ta femme, je n’y vois pas d’inconvénient ! Qu’elle ait pour père M. Gaspard Vernon, je ne le regrette pas ! Notre maison a fait jadis quelques affaires avec la sienne, et je le tiens pour un homme correct et infiniment plus aimable que M. Miron… Mais que toi, notre Philippe, qui fus toujours un petit garçon délicat, franc, ouvert, généreux, spirituel, tu sois devenu un tel fat, voilà qui nous rend malades, ta mère et moi.
« Je t’en adjure, mon enfant, rentre en toi-même et ne poursuis pas plus avant une « rénovation morale » qui te conduit très loin du sens commun. Fréquente de préférence la trente-troisième famille. Tu échapperas peut-être mieux à cette hantise de la considération qui fait hausser les épaules aux gens simples que nous sommes. Tu n’es ni un Vincent de Paul, ni un Pasteur, ni un Léonard de Vinci. Que l’affection de tes proches te suffise, jointe à l’estime de tes amis et, plus tard, à l’amour de ta femme. Efforce-toi de gagner bonnement et proprement ta vie comme tes pères ; et si la destinée te conduit à la fortune, ne te crois pas obligé de changer de faux col…
« Au revoir, mon cher fils. Je te retourne sous ce pli ton épître malsaine. Tu la reliras, et si tu as encore une once d’esprit, tu te sentiras gêné ou tu te moqueras de toi, suivant tes dispositions du moment. Je t’envoie en outre et très affectueusement deux paires de claques, tandis que ta mère t’embrasse avec sa faiblesse habituelle.
« Pierre Lavrignais. »
CHAPITRE III
SUR LE GÉMISSEMENT
La lettre un peu rude de mon père ne m’avait pas ébranlé. Par déférence, j’étais rentré en moi-même, et j’en étais sorti extrêmement satisfait. Les termes de ma lettre m’avaient paru des plus convenables. Et je demeurais convaincu que la main de Marie-Antoinette, c’est-à-dire mon bonheur, et peut-être ma vie, dépendait de ma fidélité à mes nouveaux principes. Je résolus donc de poursuivre sans relâche ni mollesse mes exercices de perfectionnement.
J’avais réformé sans trop de peine ma tenue et mon maintien. Il m’en coûta davantage de changer ma tournure d’esprit. Je crois avoir montré avec assez de netteté qu’à Lyon on n’est pas optimiste. Il semble qu’on y cultive le mécontentement comme une fleur de distinction. Jamais, depuis plus d’un an que je vivais à Lyon, je n’avais entendu une parole réconfortante. Tout était calamiteux et déplorable. Si, dans ma simplicité, je tentais de manifester des sentiments plus confiants, il ne m’échappait point, à certains sourires dérisoires, que l’on me considérait comme un homme peu avisé et peu sérieux. Semblable opinion risquait de faire échouer mes plus chers desseins. Je m’attachai à la détruire en créant en moi un état d’esprit de désolation.
L’exemple de Calixte, de consciencieuses méditations sur le « Malheur des Temps » qui lui arrachaient des lamentations inépuisables, la lecture quotidienne d’une certaine presse, furent pour moi de précieux stimulants dans cette lutte contre la nature et m’aidèrent finalement à en triompher. Je m’excitais à l’indignation, me complaisais dans l’amertume et me délectais dans la rancœur. Je fis tant et si bien qu’en moins de six semaines j’arrivai à gémir, sans la moindre difficulté, à la troisième phrase et sur n’importe quel sujet. Calixte, lui-même, en était étonné, et je voyais bien que l’on m’écoutait avec une satisfaction admirative…
Ma connaissance de la langue anglaise avait engagé MM. Tristan-Miron à me faire visiter l’Angleterre. On comprendra sans peine que ce voyage ne pouvait pas être pour moi un voyage d’agrément. Je m’éloignais de Marie-Antoinette, je la laissais aux auditions passionnées de MM. Jean de Bruel et Félix Bernicot. Je partis la mort dans l’âme… Dans le train, on cause pour se distraire. Ma conversation ne fut naturellement qu’un gémissement. Pas de sujet que je ne rendisse lugubre ou alarmant. Certain jour, l’un de mes compagnons de voyage, qui m’écoutait dans un silence attentif, finit par m’interrompre. « Pardon, monsieur, me dit-il très poliment, me permettriez-vous une question ? » Je fis un geste d’assentiment. « Hé bien, monsieur, me demanda-t-il, ne seriez-vous pas Lyonnais ? — Parfaitement, monsieur, répliquai-je avec conviction, et je m’en flatte. » Ce fut l’un des instants les plus doux de ma vie. La question de cet étranger était la première récompense de mes efforts. Il me sembla qu’elle me rendait digne d’en obtenir une autre infiniment plus belle et plus désirée. Je regagnai Lyon sur les ailes de l’espoir.