Gémir m’était donc devenu aussi naturel que boire et manger. Je crus n’avoir plus rien à apprendre, être passé maître ès sciences lyonnaises. Je n’étais en réalité qu’un grand présomptueux. Deux gestes de ma bien-aimée suffirent à me le démontrer.
Nous revenions, Mlle Vernon, Calixte et moi, d’une conférence dominicale. A l’entrée du pont Tilsitt, Marie-Antoinette s’arrêta en face d’une mendiante aveugle qui, assise sur un pliant bas, offrait d’une main des lacets et, de l’autre, agitait une sonnette. « Combien vos lacets, ma bonne femme ? demanda la jeune fille. — Douze sous la paire, douze sous seulement, répondit la pauvresse. — Mais si je vous en prenais deux, reprit Marie-Antoinette, ne me les laisseriez-vous pas à vingt-deux sous ? » L’aveugle étouffa un soupir : « Comme vous voudrez, ma bonne dame… C’est une charité ! » Et je vis ma bien-aimée prendre les deux paires de lacets et compter vingt-deux sous dans la main tendue de la mendiante. « Papa m’a dit de toujours marchander, » nous déclara-t-elle alors d’un petit air triomphant. Calixte souriait, mais je me sentais un peu gêné. Une nouvelle surprise m’attendait à l’autre bout du pont. Là, un malheureux cul-de-jatte implorait l’aumône avec des lamentations que Calixte lui-même n’aurait jamais osées. Alors je vis ma bien-aimée ouvrir de nouveau son sac à main et en retirer une petite pièce dorée qu’elle déposa, sans s’arrêter et le plus simplement du monde, dans la casquette de l’infirme. Le croira-t-on ? Ce double geste de Marie-Antoinette m’en apprit davantage sur l’âme lyonnaise que toutes les observations que j’avais recueillies si patiemment depuis seize mois.
Ce jour-là, en regagnant mon hôtel, je rencontrai cet homme charmant et disert, ce journaliste distingué que j’ai présenté au début de ces Mémoires sous le nom de Jean Caille. Nos conversations étaient toujours instructives. Il connaissait admirablement ses compatriotes et les jugeait sans passion, avec l’impartiale curiosité d’un psychologue. Profitant de cette rencontre, je me permis de lui soumettre une difficulté sur les mœurs que je n’étais pas encore parvenu à résoudre. Je lui parlai de cette grise simplicité, de ce manque d’élégance et, parfois même, de ce négligé dans la toilette que j’avais remarqué chez tant de belles Lyonnaises. Puis je lui en demandai la raison. Sans hésiter, un fin sourire aux lèvres, Jean Caille me répondit par ce seul mot : « Économie. » Je ne pus me retenir de rire. « Entendons-nous bien, lui dis-je, je ne parle que des dames de la bourgeoisie riche. — J’entends bien, me répliqua-t-il, et je répète : économie. » J’avais peine à le croire. « Mais, m’écriai-je, celles dont je vous parle ont plus de cent mille francs de rente ! Comment pratiqueraient-elles un genre d’économie qui répugne à la plus affamée des midinettes ? — La ladrerie de leurs maris les y contraint… C’est là, ajouta-t-il, l’un des traits les moins aimables de notre caractère. Vous m’excuserez de ne pas insister. Qu’il vous suffise de savoir, si vous l’ignorez encore, qu’à son foyer, le grand bourgeois lyonnais se montre souvent un véritable Harpagon et réduit sa femme à une sorte de mendicité perpétuelle. Je ne vous en dirai pas plus long. »
Les propos de Jean Caille faillirent me jeter dans le désespoir. De retour à l’hôtel, je m’enfermai dans ma chambre et me pris la tête entre les mains. « Non, non, c’est trop ! me disais-je en gémissant. Jamais je n’arriverai à faire de moi un Lyonnais complet. La tâche est au-dessus de mes forces. C’est le rocher de Sisyphe… Marchander, liarder, chipoter, ah ! diable ! Moi qui fus toujours un peu prodigue… Et pourtant, il le faut. L’amour l’exige. Marie-Antoinette ne m’en a-t-elle pas donné le plus joli exemple ? Je le suivrai. Je me créerai des habitudes d’épargne. J’apprendrai à marchander… »
Je m’y employai opiniâtrément durant cinq semaines. Ce fut le souci de tous mes instants. Il m’arriva même de me rendre acquéreur de certains objets sans utilité pour moi, dans le seul but d’en débattre le prix. La rue était mon principal champ d’entraînement. Bientôt je ne comptai plus mes victoires sur les marchands des quatre-saisons. Je fus plus d’une fois injurié, mais rien ne me rebutait. J’opposais un front d’airain aux grossièretés des Crainquebilles comme aux moqueries des commères… Je dois reconnaître, pourtant, qu’en matière de marchandage, Calixte se montra toujours mon maître. Il est vrai qu’il était beaucoup mieux armé que moi pour ces sortes de tournois ; et je ne saurais dire l’état de fureur mêlé d’envie dans lequel il me jetait, lorsque, après une heure de passes incertaines, je le voyais terrasser brusquement son adversaire d’un : « Voyons, voyons, je suis M. Paterin, M. Paterin-Vernon de la rue Vaubecour. — Ah ! soupirais-je alors en moi-même, que ne puis-je m’écrier à mon tour : je suis M. Lavrignais, M. Lavrignais-Vernon du quai d’Occident ! » Mais, pour en avoir le droit, il me restait à donner une dernière et solennelle preuve de la sincérité de ma conversion. J’en guettai l’occasion. Celle-ci se présenta. Je la saisis comme un voleur.
CHAPITRE IV
POUR FACILITER
« Hélas ! Tout est fini, me disait Calixte, les yeux en larmes… Elle s’est éteinte, hier soir, paisiblement, en pleine connaissance. Marie-Antoinette a recueilli son dernier soupir… »
Retenant entre les miennes la grande main de mon ami, je lui dis à mon tour, d’une voix émue :
— Je compatis d’autant plus à votre douleur, mon cher Calixte, que la mort de Mme Greillon-Delamotte m’affecte moi-même cruellement. Votre chère tante s’était toujours montrée de la plus exquise affabilité pour moi ; et je ne mentirais certes pas en vous avouant que je ressentais pour elle une sorte de vénération.
— C’est le sentiment qu’elle inspirait à tous, reprit Calixte. Soyez certain, d’ailleurs, qu’elle vous appréciait beaucoup. Durant sa dernière maladie, elle prononça plusieurs fois votre nom. « Comment va mon gentil Parisien ? » demandait-elle.