— Chère Mme Greillon-Delamotte ! soupirai-je, ne sachant témoigner de meilleure façon ma gratitude.

— Le chagrin de ma petite belle-sœur est immense, poursuivit Calixte. Elle s’accuse de la mort de notre pauvre tante. Elle dit que c’est elle qui l’entraîna à cette conférence sur les Migrations des anguilles où elle prit le mal qui l’emporta. Vous n’ignorez pas non plus que Mme Greillon-Delamotte était pour elle une seconde mère. Enfin, des étrangers s’installeront dans ce cher appartement du quai Tilsitt qui lui était familier depuis sa naissance. Et cette pensée achève de la rendre inconsolable.

Marie-Antoinette inconsolable ? L’appartement de Mme Greillon-Delamotte occupé par des étrangers ? Ceci comme cela me parut insupportable.

— Mais, dis-je à Calixte…

J’étais tout agité, tout frémissant, tout balbutiant.

— Mais, repris-je, l’appartement…

— Peut-être est-il loué à cette heure !… Ah ! mon ami, ajouta Calixte, l’indignation me suffoque quand je songe que notre malheureuse tante ne s’était pas alitée qu’on se disputait déjà son appartement dans les bureaux du régisseur. Jamais la famille ne reçut tant de marques de sympathie. A la maison comme au magasin, le téléphone faisait rage. « Allô ! Allô ! C’est vous, monsieur Paterin ? Comment va cette chère Mme Greillon-Delamotte ? » Et moi, Lavrignais, comme un simple imbécile, je répondais que notre pauvre tante allait de mal en pis, que nous gardions peu d’espoir de la sauver, et j’ajoutais : Merci de votre sympathie. Pendant ce temps-là, l’appartement du quai Tilsitt était assiégé par une foule de personnes aux mines funèbres qui venaient prendre des nouvelles et qui, parfois, insistaient pour « la » voir, vous m’entendez bien, Philippe, pour « la » voir. Monstrueux ! Puis, un jour, Marie-Antoinette eut des doutes. Une parole de la concierge suffit à les changer en certitude. Et nous arrêtâmes cette comédie détestable… Philippe, mon ami, qui se serait attendu à de si basses intrigues de la part de gens comme les Rodonnet, les Lazuly ou les Durand-Coyssard ? Car, enfin, quand on s’appelle Durand-Coyssard…

— C’est scandaleux ! interrompis-je avec la plus âcre rancœur. Une femme si digne, si respectable ! Mais n’y a-t-il plus rien à faire ?

— Que voulez-vous dire ?

— Ces Rodonnet, ces Lazuly ou ces Durand-Coyssard auraient-ils déjà signé le bail ? Ah ! s’il en était encore temps, de quel élan je me précipiterais chez le régisseur !