Toujours, ou le sens me fauldra,

J’estimerai sa privauté :

J’ai trouvé plus d’honnesteté

Et de noblesse en ce Lyon

Que n’ai pour avoir fréquenté

D’aultres bestes un million[1].

[1] Clément Marot.

CHAPITRE VI
« CIVIS LUGDUNENSIS »

Je pressentais bien qu’à la nouvelle de mes fiançailles avec Mlle Vernon, les amitiés si nombreuses et si vives que j’avais su gagner s’échaufferaient considérablement. Mais je ne m’attendais certes pas à les voir se changer, comme sous un coup de baguette magique, en cousinage. X…, Y… ou Z… m’abordait-il dans la rue, en autobus ou chez le coiffeur, c’était toujours la même cérémonie. On me félicitait des deux mains, ce qui, à Lyon, n’est pas commun. On me contait une cordiale petite histoire entremêlée d’une généalogie que je n’écoutais guère et l’on terminait par une déclaration de parenté. Je n’y voyais pas d’inconvénient. J’en témoignais même une joie décente, et tout se terminait par l’échange d’un : « Au revoir, mon cher cousin », gros comme le bras. Pourtant, ce cousinage effréné, presque impudent, finit par m’inquiéter. Redoutant je ne sais quelle plaisanterie, je m’en ouvris à Calixte. Il me rassura. « Certainement, me dit-il, la plupart de ces parentés sont un peu lointaines, mais elles ne remontent pas à Adam. » Puis, il me confia que j’allais devenir, par mon mariage, arrière-petit-cousin du curé d’Ars. J’en ressentis, naturellement, une grande fierté et m’en vantai, le soir même, à Jean Caille : « Oh ! vous ne serez pas le seul, mon cher monsieur, me déclara ce publiciste. A Lyon, je ne connais pas de famille qui ne se flatte de quelque parenté avec le saint curé. — Chaque ville a ses traditions, répliquai-je. Il importe avant tout de les respecter. Je demeurerai donc arrière-petit-cousin reconnaissant et convaincu du curé d’Ars… comme de beaucoup d’autres. »

Deux jours plus tard, je suivais le quai Pierre-Scize, sans rien voir ni rien entendre et marchant d’un bon pas, comme tout homme qui se rend auprès de sa bien-aimée, quand je sentis un bras se glisser sous le mien. Tournant la tête, je reconnus avec ennui mon plaisantin de Marseillais. Essoufflé, suant et congestionné, il balbutiait : « Hé là ! Philippe, arrête un peu que je te cause ! » M’arrêter pour écouter les calembredaines de ce gros homme à l’optimisme vulgaire et que j’avais à tout jamais rayé de mes connaissances ?