L’entrevue eut lieu à la satisfaction générale. Chacun joua congrûment son rôle. Tout de suite séduit par le naturel, le charme délicat et tendre de Marie-Antoinette, mon père ne montra aucune impatience des cérémonieuses amabilités de Calixte. Dans la rue, il ne me cacha pas son enthousiasme : « C’est une fillette exquise et tu n’es qu’un polisson ! » ne cessait-il de me répéter en me serrant le bras avec une tendresse violente. « Elle est bien jolie, disait de son côté ma mère. J’aime la fine bonté de son sourire un peu rêveur. — Quel fameux parti ! reprenait mon père. Dès demain, nous irons faire la demande. » Et, comme il persistait à me bourrer les flancs de petits coups de poing amicaux, je me vis obligé de le rappeler au respect des convenances. Il arriva que j’eus à peine le temps de me raidir pour saluer Vital Sévère…

Le lendemain, 12 juin 192., à quatre heures trente de l’après-midi, après quelques paroles excellentes de ma mère, M. Vernon m’invita officiellement à faire ma cour à Marie-Antoinette. Mon père, silencieux et beaucoup plus ému qu’il ne le voulait paraître, se demandait encore par quel miracle j’avais réussi à lui donner pour bru l’une des plus charmantes et des plus riches héritières de la vieille bourgeoisie lyonnaise.

Mes parents demeurèrent trois jours encore à Lyon. Leur enchantement ne faisait que croître. Mes fiançailles prestigieuses, la succulence de la cuisine lyonnaise, les séductions de la ville que je leur révélais passionnément, tout contribuait à entretenir en eux un délicieux optimisme. Ma mère admirait et louait, sans oublier toutefois qu’elle était Parisienne. « Reconnais, me dit-elle un jour, que ton Lyon, si richement doté qu’il soit, n’a pas la perspective des Champs-Élysées. » Pour toute réponse, je me contentai de sourire. Et, en fait de perspective, je lui en découvris une de quelque deux cents kilomètres, du haut des terrasses de Fourvière. « Ce n’est évidemment, lui dis-je, ni l’Obélisque, ni l’Arc de Triomphe, mais c’est Belledonne, la Meije, le mont Blanc, et maintes petites curiosités du même genre… — Je n’ai rien vu de plus grandiose, avoua ma mère… Comment Colette a-t-elle pu écrire que cinq jours à Lyon sont interminables ? On y passerait des mois… — On y passerait sa vie, répliquai-je avec feu, mais il faut y avoir ses affaires et être admis dans la bonne société. »

A ces mots, ma mère ne put retenir un soupir : « Je crains bien, me dit-elle, que ton mariage ne te fixe à Lyon pour toujours. — Je ne m’en éloignerai qu’à regret, répondis-je. Vous concevez bien que, lorsqu’on a vécu à Lyon, on ne peut guère se souffrir ailleurs… Et s’il plaisait à M. Vernon de m’y retenir, il ne manquerait certes pas d’arguments péremptoires. — Je t’entends, intervint ironiquement mon père, mais je ne te reconnais plus. Tu as appris à mêler l’intérêt au sentiment comme le boire au manger. Tu es devenu diablement pratique. — Je croyais vous l’avoir dit, répliquai-je avec bonne humeur : je suis devenu Lyonnais. »

La veille de leur départ, je conduisis mes parents au concert. Ce n’était pas sans arrière-pensée. Je comptais sur le charme rare de ces mondanités pour achever de les rendre enthousiastes de Lyon et de ses habitants. J’espérais, en outre, tirer une agréable petite vengeance de certaines railleries paternelles.

C’était un concert de gala donné par un virtuose en tournée mondiale. C’était aussi un concert « d’exception » que seule, l’extraordinaire réputation de l’artiste avait pu permettre. Nul n’ignore, en effet, qu’à Lyon, les cloches de Pâques sonnent le glas de toutes les réjouissances intellectuelles et artistiques. Il y avait foule. Dès la porte je serrai quelques mains. J’en serrai davantage encore au contrôle et au vestiaire. « Tu as beaucoup de connaissances, observa mon père. — Oui, oui, je ne manque pas de relations, répondis-je. Et songez que l’on ignore encore mes fiançailles avec Mlle Vernon ! » Nous pénétrâmes dans la salle. Des mains se tendaient toujours sur mon passage. « Voici M. Lavrignais, » chuchotait-on de tous côtés. Des jeunes gens, qui portaient sur le visage toute l’excellence de leur parenté, me saluaient d’un amical : « Bonjour, Philippe ! » Des jeunes filles, qui n’avaient pas les cheveux coupés, me souriaient avec une retenue, une discrétion tout à fait convenables. Des messieurs graves me frappaient paternellement l’épaule. Ébahis d’un accueil auquel ils s’attendaient si peu, mes parents cherchaient une contenance. Je me fis un devoir de les présenter. Aimable devoir ! Solennelle introduction ! Ah ! comme je triomphais en secret ! « M. Jutet, M. Taffarel, — annonçais-je avec une sorte d’exaltation contenue — mon père, ma mère — M. Bizolon, M. et Mme Lazuly, Mme Rodonnet — ma mère… » Quelquefois je m’interrompais pour poser une question en termes déférents : « Madame, permettez-moi de vous demander des nouvelles de M. Bernicot. — M. Grivolin est-il revenu de Paris en bonne santé ? J’ai appris qu’il était parti un peu souffrant. — Madame votre mère compte-t-elle s’installer prochainement au Point du Jour ? — Madame votre tante se plaît-elle dans sa nouvelle villa de la Demi-Lune ? » On m’interrogeait à mon tour et je répondais : « Oui, madame, je vous remercie. J’ai reçu la visite de votre intéressante veuve de guerre et je lui ai donné une petite commande. — Je ne pense pas que M. Vernon et Mlle Marie-Antoinette soient des nôtres, ce soir. Ils sont montés hier à Écully. — Ce pauvre Calixte a le rhume des foins et garde la chambre. Il m’a chargé de le remplacer dimanche à la kermesse de Saint-Cyr. » Puis, je reprenais mes présentations avec le même zèle et la même componction : « Mon père, ma mère ; M. et Mme Durand-Coyssard, Mme Rivollet, M. Fortuné Sévère… » Mes parents étaient à bout de politesses. « Tu es donc en relations avec toute la ville ? finit par me demander mon père. — Oh ! non, répondis-je, seulement avec la fleur. »

Le concert allait commencer. Nous gagnâmes nos fauteuils. « Que cette société lyonnaise est aimable ! me confiait ma mère. Quelle urbanité ! Quelle exquise familiarité ! — C’est une grande famille, reprenait mon père, enthousiasmé… Philippe, tu es véritablement en famille. — Oui, oui, acquiesçais-je gaiement, je suis en famille… Le diable fut d’y entrer. » Notre conversation se brisa là. On jouait le Concerto en la majeur de Mozart.

Le lendemain, mes parents prirent le train pour Paris. Ils emportaient de cette soirée et de leur séjour à Lyon un souvenir ensoleillé.

On dira ce que l’on vouldra,

Du Lyon, et sa cruauté ;