« Je n’y comprends rien, déclarait mon père. C’est évidemment un fameux parti ! Mais qu’est-ce qu’un rêveur comme toi a bien pu dire et faire pour décider un homme comme Vernon à te donner sa fille ? — Je vous en ai touché deux mots dans mes lettres, répondis-je avec douceur. Je n’y ai gagné que deux paires de claques, et vous n’avez même pas voulu me croire. — Je te croirai, répliqua mon père, quand ta prétendue fiancée m’aura passé les deux bras autour du cou. — Voilà, m’écriai-je, qui ne tardera guère. » Sur ces mots, nous quittâmes la gare. Déjà ma mère ne doutait plus de la réalité de mes fiançailles et me prodiguait en sourdine mes petits noms d’enfant sur tous les tons de la tendresse heureuse.
Il faisait une belle matinée de juin. Les moineaux piaillaient dans les bosquets de la place Carnot… Ma mère ne connaissait Lyon que par cette phrase de Colette dans la Vagabonde : « Cinq jours à Lyon sont interminables. » Ce n’était pas engageant. Je me promis de lui donner de la ville de la soie une idée plus avantageuse.
Il ne pouvait être question de recevoir mes parents chez moi. Je m’étais contenté de meubler sommairement deux pièces dans l’attente des volontés de Marie-Antoinette. Cependant ma mère fut si charmée de l’appartement qu’elle décida de s’y reposer le reste de la matinée. « Je pousserai un fauteuil près de la fenêtre, me dit-elle, et je contemplerai cette colline de Fourvière si joliment ensoleillée, cette molle Saône et cette floraison de clochers. » Puis elle m’engagea à m’occuper avec diligence de mes affaires de cœur. Mon père, qui n’avait pas désarmé, m’avertit qu’il ne consentirait à faire la demande qu’après avoir examiné et approuvé mon « choix ». Je ne me formalisai pas d’une prétention en somme fort raisonnable. D’ailleurs je connaissais trop le charme irrésistible de ma bien-aimée pour redouter en quoi que ce fût le jugement paternel.
Ayant pris congé de mes parents, je me rendis sans retard auprès de Calixte.
« Tout va pour le mieux, annonçai-je à mon retour. Thé à cinq heures chez mon excellent ami Paterin. Marie-Antoinette s’y trouvera par un heureux hasard, et nous nous jouerons tous la comédie avec plus ou moins de naturel et d’esprit, suivant nos dispositions particulières… En attendant — vous devez avoir faim — il faut aller dîner. »
— Je mangerai solidement, dit mon père. Rien ne creuse l’appétit comme une nuit en chemin de fer.
Nous partîmes. Ma mère s’informa innocemment de la cuisine lyonnaise. Était-elle aussi fine que la cuisine parisienne ? Je ne pus que lui répondre par un sourire et un baiser. « Eh bien, Lyonnais, me dit-elle un peu piquée, conduis-moi donc dans un de tes fameux restaurants ! » Naturellement, je la conduisis chez un marchand de vins. Elle s’en montra d’abord surprise, voire mécontente, mais au second plat elle oublia la rusticité du service pour me glisser dans le creux de l’oreille qu’elle n’avait jamais mangé de nourritures aussi exquises ! Quant à mon père, son optimisme se magnifiait à chaque plat davantage, et j’en augurais de grandes satisfactions personnelles pour la fin de l’après-midi.
Le repas terminé, je proposai une promenade au parc de la Tête d’Or. « Volontiers, me dit ma mère, mais prenons un taxi car je suis un peu fatiguée de mon voyage. » Je me permis de lui faire observer que la course en taxi ne nous coûterait pas moins de sept francs cinquante à huit francs — neuf francs avec les étrennes — alors que le tramway nous reviendrait seulement à trente-cinq centimes par personne. Ma mère me considéra avec stupéfaction : « Tu es devenu bien économe ! s’écria-t-elle. — Je suis devenu Lyonnais », répliquai-je tout simplement.
Nous prîmes le tramway.
Je ne chercherai pas à rendre l’émerveillement de ma mère à la vue des quais du Rhône. « Vous pouvez les admirer, lui dis-je en me frottant les mains, ce sont les plus beaux de France. » Que dire de son ravissement quand elle eut franchi la grille monumentale du parc de la Tête d’Or ? Alors, j’osai lui demander si le Bois lui-même ne lui semblait pas fastidieux avec ses avenues interminables et ses éternels carrefours, en présence de ce nid de grâces rustiques, de cet abrégé des merveilles de l’Éden perdu… Elle se plut longtemps à jeter des cacahuètes aux singes et à regarder les câlines évolutions des panthères. Puis, comme l’heure de l’entrevue approchait, je lui suggérai de prendre un taxi pour nous rendre chez Calixte, ce qui lui fit dire que j’étais encore plus amoureux que Lyonnais…