— Ah ! Si elle savait comme je l’attends !
Les beaux yeux consciencieux levés vers moi se fermèrent à demi, et je recueillis ces mots, dans un souffle :
— Elle le saura donc… Elle était si désireuse de vous l’entendre dire !
— Alors, ma chérie, mon amour, pensez-vous qu’elle tarde à venir… qu’elle vienne un jour ?
— Elle est venue, Philippe, en douteriez-vous encore ?
J’étouffai un cri… Déjà ma bien-aimée s’était confiée à moi ; déjà je sentais sur ma poitrine le poids léger de sa tête blonde quand la voix paterne et grondeuse de Calixte s’éleva du vestibule :
— Hé là ! Hé là !… Et les convenances ?
CHAPITRE V
RÉCAPITULATIF OU MES PARENTS INTRODUITS
Le lendemain, comme j’escaladais la rue du Griffon, Calixte m’aborda en grand mystère. « On attend aujourd’hui votre visite, me grommela-t-il à l’oreille. Tâchez de vous rendre libre. » De ma vie, je n’avais été aussi ému. Bien que la courtoisie de M. Vernon me fût connue, je craignais d’être traité sévèrement. Grâce au ciel et à Marie-Antoinette, il n’en fut rien. M. Vernon me reçut à son bureau avec cette affabilité légèrement ironique qui lui était familière. Et si je ne jouissais pas d’une liberté d’esprit suffisante pour bien apprécier son ironie, je sentis du moins très vivement sa bienveillance. Je me hâtai d’expliquer ma conduite, de faire une analyse exacte et poussée de mes sentiments, de fournir tous renseignements utiles, notamment sur ma situation financière… Quoi de plus naturel en l’occurrence ? Je m’aperçus bientôt, à certains hochements de tête, qu’on en savait à peu près aussi long que moi. M. Vernon était un homme prudent, et Calixte s’était montré, à mon insu, le plus zélé des amis. Je n’eus donc rien à apprendre. On m’invita seulement à confirmer ou à préciser. L’entretien ne dura pas quarante minutes. M. Vernon me congédia avec de petites tapes sur l’épaule. Je courus au télégraphe…
Deux jours plus tard, mes parents débarquaient à la gare de Perrache où j’avais été les attendre. Nos embrassements furent singuliers. Mon père s’efforçait de simuler un grand courroux et m’accablait d’épithètes défavorables, tout en me pressant chaleureusement sur sa poitrine. Ma mère s’appliquait à garder une contenance affligée, mais elle me regardait sans cesse avec de beaux sourires de tendresse complice. Et moi, dont la joie passait toutes bornes, je leur disais avec ferveur : « Elle est ravissante ! Elle est exquise !… Et c’est la fille de Gaspard Vernon ! Elle s’est promise à moi dans l’appartement même de Mme Greillon-Delamotte, et son père me la donne. J’ai su la mériter, la conquérir. Reconnaissez combien vos critiques étaient injustifiées et, dès ce soir, allons faire la demande ! »