La propriété Vernon est une des plus caractéristiques du village : six hectares de pelouses, bois et avenues centenaires dans une enceinte de murs de quatorze pieds de haut. On y pourrait soutenir un siège. D’épais rideaux de verdure la défendent par surcroît contre la curiosité des voisins. On ne voit personne et personne ne vous voit : c’est le principal. On se sent vraiment chez soi. On a, pour ainsi dire, son soleil, ses oiseaux et ses brises…

Ce fut dans ce paradis emmuré que nous vécûmes, Marie-Antoinette et moi, les premières et les plus adorables heures de nos fiançailles… On était alors au temps des cerises, mais je crois bien que nous ne songeâmes pas à en cueillir… J’appris à la connaître. Je m’enivrai de son amour très tendre, très consciencieux et un peu mystique. « Que vous êtes jolie ! » lui murmurais-je parfois sur le ton des plus brûlantes ferveurs. Et je m’étonnais d’un léger hochement de tête, d’une moue imperceptible qui semblaient dire : « Qu’y puis-je et qu’importe ? Ce n’est pas pour ma beauté qu’il faut m’aimer. » Elle recevait pourtant mes baisers avec un émoi que je devinais délicieux. Étais-je sûr de la comprendre ? Le mot « amour » avait-il pour nous le même sens ? Qu’ils me paraissaient étranges, ses doutes, ses scrupules ! « Je suis très pieuse, m’avouait-elle avec un embarras exquis. Ne me reprocherez-vous pas un jour de l’être trop ? » Alors, je lui citais la parole d’Henri Heine : « La femme sans religion est une fleur sans parfum. » Il n’en fallait pas plus pour la tranquilliser et la ravir. Elle se serrait contre moi, et je sentais sa petite main loyale trembler de reconnaissance dans la mienne…

Le jour du mariage approchant, nous dûmes nous arracher aux charmes ineffables de tels entretiens pour nous occuper activement de notre installation. Marie-Antoinette me rejoignait à Lyon presque chaque jour. Elle fixait à son gré nos rendez-vous. C’était indifféremment dans une église ou dans une pâtisserie. Jamais je ne bus tant de tasses de chocolat ! Jamais je n’égrenai tant de « bouts de prières », dans tant d’églises et d’un cœur si allègre. Que de fois aussi nous montâmes à Fourvière entendre la messe matinale ! Ah ! la céleste atmosphère de nos fiançailles ! Un petit déjeuner suivait que nous prenions sous la tonnelle d’un restaurant voisin de la basilique. Marie-Antoinette les connaissait tous, ces restaurants de Fourvière ! « N’entrons pas là, m’avertissait-elle d’un petit air entendu, le beurre n’y est jamais frais et le lait a un goût d’amidon. » L’appétit de ma fiancée m’émerveillait. Les gros sandwiches au jambon ne l’effrayaient pas. Son mysticisme ne la rendait pas ennemie des réalités…

Nous bâtissions sur le roc.

On peut raisonnablement penser que, durant ces jours définitifs, les conseils de mon cher Calixte ne me manquèrent pas. « Vous agirez comme vous l’entendrez, me disait-il un jour, mais il me semble que vous vous attireriez la reconnaissance de la famille, si vous faisiez établir vos cartes de visite aux noms de Lavrignais-Vernon. — Cela va de soi », répondis-je avec feu. Et je ne cachai pas à mon ami que cette idée n’avait pas laissé de m’obséder depuis ma seconde rencontre avec Marie-Antoinette. Calixte eut la condescendance de sourire de cette facétie que les circonstances rendaient excusable. Puis, nous causâmes de la cérémonie à l’église. Il s’informa prudemment de la classe que j’avais choisie et l’approuva. Il m’engagea, à ce propos, à ne pas lésiner sur les plantes vertes. Je le tranquillisai. Je n’étais pas arrivé à l’âge de vingt-huit ans sans avoir appris l’importance des plantes vertes dans les cérémonies de mariage.

Qu’ajouterai-je ? Nous reçûmes la bénédiction nuptiale avec toute la pompe et au milieu de l’affluence que l’on suppose. Il y eut de la musique, des chants et de magnifiques illuminations. Le défilé de nos amis et connaissances dura près d’une heure trois quarts. Je donnai plus de deux mille poignées de mains et Marie-Antoinette reçut environ trois mille baisers sans cesser de sourire, ce qui me parut admirable. J’étais quand même bien pressé de l’emmener. Un lunch substantiel nous permit de réparer nos forces. Au dessert, Calixte nous porta un toast attendri qui obtint beaucoup de succès en faisant un peu pleurer. Il évoqua longuement la mémoire de Mme Greillon-Delamotte. M. Taffarel nous adressa également ses vœux avec une affectueuse bonhomie et m’appela deux fois « son cher neveu ». Rien ne pouvait m’être plus agréable. Nous nous retirâmes, Marie-Antoinette et moi, aussitôt le dîner fini, dans un enchantement inimaginable.

Nous fîmes notre voyage de noces en Belgique et en Hollande. Au retour, nous nous arrêtâmes à Paris selon le désir de ma femme. Nous devions y passer trois jours : nous y restâmes plus d’une semaine. La curiosité de Marie-Antoinette, que j’avais jugée distraite et sommeillante, ne nous accordait aucun repos. Après avoir couru, le jour, les musées et les églises, nous courions, la nuit, les théâtres de boulevard et les cabarets artistiques. Jamais ma femme ne manifesta ni hésitation, ni gêne, ni répugnance. Elle respirait avec une aisance suprême l’atmosphère la plus « parisienne ». « Il faudra pourtant le quitter, ce cher Paris », me dit-elle un jour avec un soupir de regret. Et elle ajouta en me passant les bras autour du cou : « Ah ! Philippe, il ferait si bon y vivre ! » C’était presque une prière. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu d’homme aussi interdit que moi… Quand j’eus recouvré un peu de sang-froid, j’attirai ma femme sur mes genoux et lui tins les propos que j’estimais les plus propres à la délivrer d’une aussi dangereuse tentation. Je lui parlai de la vie pleine de charmes qui nous attendait à Lyon, de son père, de Calixte, de M. Taffarel et de toute cette grande famille lyonnaise qui faisait certainement des vœux pour notre prompt retour ; de Mme Greillon-Delamotte qui nous avait légué tant d’œuvres charitables, de notre considération qui allait s’étendre encore avec les années, les enfants et, sans doute, la fortune, et enfin de l’exemple que notre situation sociale nous imposait de donner en suivant une vie exactement lyonnaise. Marie-Antoinette m’écouta dans un grand silence. Quand j’eus terminé, je sentis sa petite main chercher la mienne : « Vous avez raison, mon ami, me dit-elle en se pressant contre moi, il faut partir et partir au plus tôt. » Je réprimai difficilement un soupir de libération et me hâtai de réunir nos valises.

Dès le soir même, nous prîmes le train pour Lyon. Durant tout le voyage, Marie-Antoinette demeura un peu songeuse…

Le lendemain de notre arrivée, Calixte me fit inscrire sur les listes électorales à la mairie du deuxième arrondissement ; et, quand cette petite formalité eut été remplie, il me serra la main en prononçant avec une certaine solennité ces deux seuls mots :

— Civis Lugdunensis.