—Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?
—Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.
—Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de l’incapacité de votre merveilleuse machine.
—Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle. J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons indispensables pour une partie aussi solennelle.
—Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez l’espoir de me faire battre par votre automate.
—Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit respectueusement M. de Kempelen.
—C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?
—Quand il plaira à Votre Majesté.
—S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.
M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate, dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.