Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de l’échiquier.

J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.

La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.

Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure d’engager la partie.

Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa place une pièce avancée par son adversaire.

L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.

Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.

Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.

Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre le proscrit et sa souveraine.