—Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques, dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère nerveux.
M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait toute la responsabilité.
—Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une explication sur ce qui vient de se passer.
—Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.
A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice quitta la salle.
En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.
L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.
Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui était impossible de la vendre.
L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa libéralité.
Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs, dont tous les journaux firent mention.