Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont valu pendant de longues années, un aussi grand renom.
CHAPITRE XI.
Le pot au feu de l’artiste.—Invention d’un automate écrivain dessinateur.—Séquestration volontaire.—Une modeste villa.—Les inconvénients d’une spécialité.—DEUX Augustes visiteurs.—L’emblême de la fidélité.—Naïvetés d’un maçon érudit.—Le gosier d’un rossignol mécanique.—Les Tiou ET LES rrrrrrrrouit.—Sept mille francs en faisant de la limaille.
Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien peu vers la réalisation de mes longues espérances.
Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.
J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre. Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous enleva la presque totalité de ce que nous possédions.
Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.
On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie: le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.
Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable. D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les chances de succès désirables?
En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d’escamotage perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai, les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études et de travail.