Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon industrie.

En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.

Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait le nom de cuisine.

De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le cabinet pour mon atelier, et le fourneau-cuisine servit à la préparation de mes modestes repas.

Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce à l’autre.

Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de dérangement quitter un levier, une roue, un engrenage pour veiller au pot au feu ou soigner le ragoût.

Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à ces petits soins, on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine, sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les reproches de ma cuisinière en chef.

Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en espérant un meilleur avenir.

J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les curieuses fonctions.

Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes idées qui me rapporta un bénéfice.