Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.
L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte ressemblance.
Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.
Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de mon écrivain.
J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.
Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une feuille de papier, en lui posant cette question:
Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?
Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.
Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel j’assistais.
L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.