Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il s’était laissé aller à la routine.

Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers de peinture.

Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.

Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon personnage), formait un anachronisme par trop choquant.

«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si j’essayais!»

Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent être les difficultés.

Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.

Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon premier ouvrage dans l’art de la statuaire.

Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.

Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.