Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune distraction.

Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin, une consolation de la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie, et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la perspective de ce vide affreux.

Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et, quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, plein d’une courageuse résignation.

Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient les seules distractions que je me permisse.

A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais dans sa maison, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.

Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon chef donnait l’appellation générique de fricot, mais dont le nom m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d’hygiène, je faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux encore, que Brillat-Savarin lui-même.

Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton: «vouloir c’est pouvoir.»

Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à lui.

Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?

D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un Christ mourant.