J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.
La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car elle m’envoya une idée qui me sauva.
J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.
Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps satisfaire ma passion pour la mécanique.
Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.
Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie, mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.
Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car:
Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes,
Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.
Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de luxe.
Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et des difficultés.