J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais pas entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845.

Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel, car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable.

Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis; moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès de début, je tremblais comme un enfant.

C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire; c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée

«De ce droit qu’à la porte il achète en entrant.»

Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le rideau se leva; je parus sur la scène.

Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit mon courage et me donna même un certain aplomb.

La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et pourtant le boniment était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le récitais à la façon d’un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La bienveillance de mes spectateurs m’était acquise, je continuai bravement.

Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère lourde et étouffante. La brise du soir, loin d’apporter de la fraîcheur, envoyait jusque dans l’intérieur des appartements des bouffées d’air chaud, soufflées comme par un calorifère.

Or, j’en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà deux de mes spectateurs subissaient l’influence soporifique du temps et de mon boniment. J’excusais d’autant plus les deux dormeurs que, moi-même, je sentais peu à peu s’appesantir mes paupières. N’ayant pas l’habitude de dormir debout, je tenais bon.