Mais, on le sait, rien n’est contagieux comme le sommeil; aussi l’épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le dernier des survivants laissa tomber sa tête sur sa poitrine et compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours crescendo, finirent par couvrir ma voix.

Cette situation était accablante. J’essayai, en parlant plus haut, de combattre l’engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu’à faire entr’ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements ébahis, se refermèrent aussitôt.

Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le rideau se baissa pour l’entr’acte.

Avec quel plaisir je m’étendis dans un fauteuil pour goûter un instant de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d’autant mieux, qu’il ne me fut pas possible de faire autrement, car je m’endormis aussitôt.

Mon fils, qui me servait en scène, n’avait pas attendu jusque-là: il s’était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d’un profond sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre l’ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se gardait bien de troubler un repos qui m’était si nécessaire. D’ailleurs elle avait regardé par le trou du rideau, et nos spectateurs lui semblaient si heureux, qu’elle ne voyait aucune difficulté à prolonger leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et ne pouvant résister à l’attrait de se joindre au chœur général, elle s’endormit à son tour.

De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre, ayant vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa que ma représentation était terminée et se décida à partir.

Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz lorsqu’il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son exactitude au début de son service, se hâta d’obéir à mes injonctions, et il plongea la salle dans la plus complète obscurité.

Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde obscurité. «Suis-je donc aveugle? m’écriai-je tout ému, je n’y vois plus!»

—Eh! parbleu, nous n’y voyons pas non plus! s’écrie une voix que je reconnais pour être celle d’Antonio. De grâce, donnez-nous de la lumière!

—Oui, oui, de la lumière! répétèrent en chœur nos cinq autres spectateurs.