Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître, tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous lesquelles il était tombé pendant son sommeil.

Tout s’expliqua alors; on rit beaucoup de l’aventure et l’on se sépara en remettant la partie à une autre fois.

Du 25 juin au 1er juillet, époque fixée pour ma première représentation, il n’y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que sont les préparatifs d’une première représentation, et surtout ceux, beaucoup plus importants encore, de l’ouverture d’un théâtre, ce laps de temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans les derniers moments! Aussi le 1er juillet était arrivé que je n’étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu’eut lieu l’ouverture depuis si longtemps annoncée.

Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l’Hippodrome et les Soirées fantastiques de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène de Paris, faisaient leur début.

Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux affiches: l’une énorme, c’était celle de l’Hippodrome; l’autre, beaucoup plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l’habileté de ses administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a joui constamment de la faveur publique.

J’ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes depuis cette époque.

Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des expériences que j’offrais alors à la curiosité publique:

AUJOURD’HUI JEUDI 3 JUILLET 1845
Première Représentation
DES
S O I R É E S F A N T A S T I Q U E S
DE
ROBERT-HOUDIN,
———
Automates, Prestidigitation, Magie.
———
La Séance sera composée d’expériences entièrement nouvelles, de
l’invention de M. Robert-Houdin,
TELLES QUE:
La Pendule cabalistique.
Auriol et Debureau.
L’Oranger.
Le Bouquet mystérieux.
Le Foulard aux surprises.
Pierrot dans l’œuf.
Les Cartes obéissantes.
La pêche miraculeuse.
Le Hibou fascinateur.
Le Pâtissier du Palais-Royal.
Ouverture des bureaux à 7 h. ½.—On commencera à 8 heures.
Prix des Places:
Galerie, 1 fr. 50.—Stalles, 3 fr.—Loges, 4 fr.—Avant-scènes, 5 fr.

J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire la Pendule cabalistique, Auriol et Debureau, le Pâtissier du Palais-Royal et l’Oranger. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le boniment dont la présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit n’en fût pas interrompu.

Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir, car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était passée jusque-là devant ses outils!