Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les plus compliquées qui me soient jamais venues à l’esprit.
Poursuivi par cette idée, je courus m’enfermer dans mon cabinet; j’étais heureusement dans une de ces dispositions où l’intelligence suit avec docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui trace. Je m’appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l’influence d’une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes de la seconde vue.
Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui contiendra également l’explication de tous mes secrets de théâtre.
Cependant je ne puis résister au désir d’indiquer sommairement ici quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir recourir pour combiner l’expérience que je voulais tenter.
On doit se rappeler les travaux que m’avait autrefois inspirés le talent d’un pianiste, et l’étrange faculté que j’étais parvenu à acquérir: je lisais tout en jonglant avec quatre boules.
En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par appréciation pouvait être encore susceptible d’un grand développement, si j’en appliquais les principes à la mémoire et à l’intelligence.
Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer, je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres, j’exigeai que l’enfant m’en donnât aussitôt le total.
—Neuf, me dit-il.
A ce domino j’en joignis un autre, le quatre-trois.
—Cela fait seize, répondit-il sans hésiter.