Je m’arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à additionner d’un coup d’œil trois et quatre dés, le surlendemain cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze dominos.

Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d’un travail bien autrement difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d’un mois.

Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de jouets d’enfants ou tout autre qui était garni de marchandises variées, et nous y jetions un regard attentif.

A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un crayon et du papier, et nous luttions séparément à qui décrirait un plus grand nombre d’objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l’avouer, à cet exercice mon fils devint d’une force à laquelle je ne pus jamais atteindre. Il lui arrivait souvent d’inscrire une quarantaine d’objets, quand j’atteignais à peine le nombre trente. Un peu piqué de cette défaite, je retournais faire une vérification devant la boutique, et il était rare qu’il eût commis une erreur.

Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilité d’un tel travail, mais à coup sûr ils le trouveront difficile. Quant à mes lectrices, je suis assuré d’avance qu’elles n’auront pas la même opinion, attendu qu’elles font chaque jour des appréciations au moins aussi extraordinaires.

Ainsi, par exemple, je mets en fait qu’une femme, voyant passer une autre femme dans un équipage lancé à fond de train, aura eu le temps d’analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu’à la chaussure inclusivement, et qu’elle pourra désigner ensuite non-seulement la forme de l’habillement, la nature et la qualité des étoffes, mais encore si les points d’Angleterre, d’Alençon ou de Malines ne sont point simulés par des tulles illusion; j’ai vu des femmes de cette force-là.

Cette faculté naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d’une grande utilité pour mes séances, car tandis que j’exécutais mes expériences, je voyais encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me préparer à déjouer toutes les difficultés qu’on me présenterait. Cet exercice m’avait donné pour ainsi dire la possibilité de poursuivre simultanément deux idées, et rien n’est plus favorable à l’escamotage que de pouvoir penser à la fois à ce qu’on dit et à ce qu’on fait, ce qui certes n’est pas la même chose. J’acquis plus tard une telle habitude de cette pratique, qu’il m’est souvent arrivé d’imaginer de nouveaux trucs pendant que j’exécutais ma séance. Un jour même, je fis la gageure de résoudre un problème de mécanique, tandis que je soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie champêtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantité de roues et de pignons, ainsi que leurs dentures nécessaires pour obtenir certaines révolutions données, sans manquer un seul instant de fournir la réplique.

Ces quelques explications suffisent à faire comprendre quelle est la base essentielle de l’expérience de la seconde vue. J’ajouterai qu’il existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrète, insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande facilité le nom, la nature, le volume des objets présentés par les spectateurs.

Comme on ne me voyait pas agir on pouvait être tenté de croire à quelque chose d’extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors âgé de douze ans, possédait toutes les qualités capables de faire naître cette illusion. Sa figure pâle, intelligente et toujours sérieuse, représentait le type d’un enfant doué de quelque faculté surnaturelle.

Deux mois furent employés sans relâche à l’échafaudage de nos artifices. Lorsqu’enfin nous fûmes entièrement sûrs de pouvoir lutter contre toutes les difficultés d’une pareille entreprise, nous annonçâmes la première représentation de la seconde vue.