Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre, persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.
Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur terre?
J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis, satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie.
Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette vivante de ma ville natale.
La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans mon esprit de profonds souvenirs.
Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très habilement embouchée.
Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette éclatante mélodie.
Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.
C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son costume, quoique d’une composition assez burlesque, était néanmoins propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de sa profession, du foin dans ses bottes. Il portait une redingote marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée, s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass. Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet, mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.
J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure; enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se faire entendre.