Je possédais alors une qualité que je me flatte de n’avoir pas perdue depuis; c’était une extrême franchise. Je fis au proviseur le récit exact et fidèle de mes méfaits, sans en omettre un seul détail; ma sincérité me porta bonheur. L’abbé Larivière, après s’être contenu quelques instants, finit par rire aux éclats des burlesques péripéties de mes aventures; toutefois, après m’avoir fait comprendre tout ce qu’il y avait de repréhensible dans l’action que j’avais commise, en m’emparant d’un bien qui ne m’appartenait pas, le bon abbé termina ainsi sa petite allocution.

—Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je vous rends votre liberté. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d’honneur, entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs, que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez exclusivement à l’étude.

—Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes d’une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne vous repentirez pas d’avoir eu foi en mon serment.

J’avais à cœur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas les difficultés qui s’opposeraient à ma bonne résolution; il y avait tant d’occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais consciencieusement m’engager! D’ailleurs, comment résister aux railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais élèves, qui, pour cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si je n’avais eu le courage de mes opinions: je rompis brusquement avec quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers de leur esprit.

Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice, j’eus la force de me l’imposer. Refoulant au fond de mon cœur ma passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux, c’est-à-dire que je mis de côté mon manége, mes cages et leur contenu; j’oubliai jusqu’à mes outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me livrai entièrement à l’étude du grec et du latin.

Les éloges de l’excellent abbé Larivière, qui se vantait d’avoir su reconnaître en moi l’étoffe d’un bon élève, me récompensèrent de ce suprême effort, et je puis dire que je devins dès lors un des écoliers les plus studieux et les plus assidus. Ce n’est pas que je ne regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques; mais, me rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la tentation. Tout ce que je me permettais, c’était de jeter furtivement sur le papier quelques idées qui me passaient par l’esprit, ne sachant pas si un jour je pourrais les mettre à exécution.

Enfin le moment arriva où je dus quitter le collége, mes études étaient terminées.

J’avais dix-huit ans.

CHAPITRE II.

Un badaud de province.—Le docteur Carlosbach, escamoteur et professeur de mystification.—Le sac au sable, le coup de l’étrier.—Je suis clerc de notaire, les minutes me paraissent bien longues.—Un petit automate.—Protestation respectueuse.—Je monte en grade dans la basoche.—Une machine de la force... d’un portier.—Les canaris acrobates.—Remontrances de Me Roger.—Mon père se décide à me laisser suivre ma vocation.