Aux cris aigus que j’entends pousser à l’intérieur, j’acquiers l’assurance d’un succès complet et, dans ma satisfaction, j’entonne une fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite.
Le concierge, en venant me délivrer, m’aida à me rendre maître de mon rat en l’attachant avec une ficelle par l’une des pattes de derrière.
Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un embarras vient se présenter: comment loger mon prisonnier?
A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée bizarre et bien digne du cerveau d’un écolier: ce fut de l’enfoncer la tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d’attacher au pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre inquiétude.
Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour les faire lever.
—Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui caractérise cet emploi.
Je me mis en devoir d’obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat que j’avais si bien empaqueté, que j’avais si soigneusement emprisonné, ne trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l’air par cette fenêtre improvisée..... Heureusement, il n’avait pu couper la ficelle qui le retenait. Peu m’importait le reste.
Mais le surveillant ne vit pas la chose du même œil que moi. La capture d’un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille dans un rapport volumineux qu’il adressa au proviseur. Je dus me rendre chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les traces de mon dernier délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon étaient troués sur la même jambe.
L’abbé Larivière (ainsi s’appelait notre proviseur) dirigeait le collége avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et porté par sa nature à l’indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments.
—Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité.