Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi, dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité de la permission, et s’en étaient allés.
Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de guerre lasse on s’en allait.
Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:
«Monsieur,
»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de la place que j’avais occupée.
»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en paiement de la dette que j’avais involontairement contractée.
»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la plus distinguée.»
La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut insignifiante, de sorte que je n’eus point à me repentir de la détermination que j’avais prise.
D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de place.
On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous.