J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la salle.

Je courus sur la scène, et par le trou du rideau je pus m’assurer de la vérité du fait: toutes les places étaient occupées.

Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre. Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui augmenterait considérablement mes dépenses journalières.

Je pris immédiatement une détermination.

—Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à laquelle il s’est associé.

Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva.

En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue, que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses.

Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées.

Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de mon spectacle.

Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée.