CHAPITRE XV.
Petits malheurs du bonheur.—Inconvénients d’un théâtre trop petit.—Invasion de ma salle.—Représentation gratuite.—Un public consciencieux.—Plaisant escamotage d’un bonnet de soie noire.—Séance au chateau de Saint-Cloud.—La cassette de Cagliostro.—Vacances.—Etudes bizarres.
S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer à cet inconvénient.
Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun compte de l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus encore contre l’administration.
Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de celles-ci:
—C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le droit d’avoir un théâtre si petit.
Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci mérite d’être raconté.
Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former la tête de la queue. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant le théâtre.
Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier se prépare à faire à la multitude un speach conciliant dont il espère un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire. Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me demander avis sur ce qu’il doit faire.
—Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et demie, c’est l’heure de faire entrer les billets de location, ouvrez les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera bien forcé d’abandonner la place.