Un soir, dans une maison de la chaussée d’Antin, à la fin d’une séance aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu’en passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j’avais fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant d’observer les titres des livres et l’ordre dans lequel ils étaient placés. Personne ne s’était aperçu de ce prompt examen.
—Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer l’expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?
On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un livre.
—Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?
—Un Buffon, me répondit-il vivement.
—Et à côté? s’empressa de dire un incrédule.
—Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils.
—Le côté de droite, dit l’interlocuteur, qui avait ses raisons pour choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin.
—C’est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l’enfant. Mais Monsieur, ajouta-t-il, si vous m’aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon, je vois les œuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d’ouvrages, puis il s’arrêta.
Les spectateurs n’avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l’expérience terminée, chacun vint nous complimenter en battant des mains.