—J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini; pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma manière.

Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me donner le temps de lui répondre, il continua:

—Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là. Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée que je vous ai faite hier?

J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.

Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez moi mon ami Duhart.

—Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous soignera.

Je fus soigné, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le public, ainsi que l’on dit en langue romaine, portait coup, et que les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la salle.

A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène, auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.

Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je redoublais d’efforts pour les mériter.

Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard.