On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les théâtres.

Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse situation.

J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence, ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout exceptionnelle relativement à mes confrères.

Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle[17]. Moyennant cette légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment plus étendus.

Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté, moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des proportions illimitées.

Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon administration.

Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en attendant des destins plus doux.

Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.

Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement provisoire de très gracieuses lettres sous forme de laissez-passer, qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient accompagnés.

J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les moyens de l’artiste, même le plus philosophe.