Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure.
Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si douces faveurs!
Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne se donnait pas la peine de répondre à mon invitation.
Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs j’avais eu l’occasion d’étudier le billet de faveur (c’est ainsi que l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au spectacle. En effet, le billet de faveur, lorsqu’il sait que le théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en applaudissements.
J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell (c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:
—Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui.
Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature, et jamais marché ne fut mieux cimenté.
Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute circonstance, on le voit agir quite a gentleman, comme on dit en anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur, c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait suivant peut en donner un exemple.
Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.
Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon directeur, il entra dans ma chambre.