A Saint-James, le parterre n’existe que pour mémoire; relégué sous les balcons, c’est à peine si l’on s’aperçoit de son existence. Tout le rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d’élégants fauteuils, où les dames sont admises.
Le prix des places est en rapport avec le confortable qu’elles peuvent offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l’on peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings (trois francs soixante-quinze centimes). Ce n’est pas plus cher qu’à l’Opéra.
Tandis que j’étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée, je me sentis légèrement frapper sur l’épaule. C’était Mitchell, qui venait délicatement me faire part de quelques invitations qu’il avait cru convenable de faire.
—Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen? Comment trouvez-vous la composition de notre salle?
—Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c’est la première fois que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations devant une aussi brillante réunion.
—Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu’au nombre de vos admirateurs (qu’on me passe le mot de louange, c’est Mitchell qui parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs quelques gentlemen dont l’opinion a la plus grande influence dans les salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l’expression champenoise, nous avons fait mousser comme il le mérite.
On doit penser, d’après ces détails, si cette représentation fut une solennité pour moi, et combien j’apportai de zèle et de soins dans l’exécution de mes expériences. Je puis le dire, j’obtins un véritable succès.
Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du public du théâtre Saint-James? J’en appelle aux artistes célèbres qui, avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier, Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs; ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d’encourager les artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants, et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont capables.
Mais je m’arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le style du Grand Wizard.
Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me dédommagèrent amplement de ce que j’avais perdu à Paris. Bien que je ne donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu’il m’avait communiquée.