—Oui, Monsieur, c’est elle.
—A merveille; j’étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous, Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre tour, que je vais faire dans quelques instants?
—Volontiers, me répondit le complaisant spectateur.
J’emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon domestique, je lui donne l’ordre de courir en toute hâte chez un horloger pour y faire remettre un autre verre.
Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et la lui rendant:
—Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m’apercevoir avec regret que l’heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que je vous ai promis; mais comme j’espère avoir encore le plaisir de vous voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante expérience... J’étais sauvé.
Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que, bien que la loge où je m’habillais fût près de la scène, je n’entendais aucun bruit dans la salle. J’en étais effrayé, car ces entrées paisibles sont en France le pronostic certain d’une mauvaise recette pour le directeur, et pour l’artiste les sinistres préliminaires d’un insuccès, disons le mot, d’un fiasco.
Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société que j’eusse encore vue.
Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de l’aristocratie anglaise, qui s’y rend dans le double but de jouir du spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue française.
Un fait donnera une idée de l’élégance, du ton et de la tenue des spectateurs: il n’est permis à aucune dame de garder son chapeau; si élégant qu’il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire. Cette mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames vont à ce théâtre en toilette de bal, c’est-à-dire coiffées en cheveux et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De leur côté, les hommes s’y présentent vêtus de l’habit noir, cravatés de blanc et gantés d’une manière irréprochable.