Le théatre Saint-James.—Invasion de l’Angleterre par les artistes français.—Une fête patronnée par la Reine.—Le Diplomate et le Prestidigitateur.—Une recette de 75,000 francs.—Séance à Manchester.—Les spectateurs au carcan.—What a capital caraçao.—Montagne humaine.—Cataclysme.—Représentation au palais de Buckingham.—Un repas de Sorciers.
Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée.
En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de l’opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l’avance, que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer dans la salle.
J’avais, ainsi qu’on doit le penser, pris toutes mes précautions, toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une expérience qui, si elle réussit, doit produire de l’étonnement, n’est plus en cas d’insuccès qu’une mystification à l’adresse de l’opérateur. Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles tiennent à un fil!
Il est vrai qu’un prestidigitateur intelligent, quel que soit le mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d’embarras, en se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public. Néanmoins, si habile que l’on soit dans ces sortes de réparations, il est très difficile d’en obtenir un heureux résultat, car ce n’est toujours qu’un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.
J’avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais j’avoue que j’étais désolé quand j’étais obligé d’avoir recours à ces moyens secondaires qui, en allongeant l’expérience, en rendent l’effet beaucoup moins saisissant.
Lorsqu’il s’agit de tours d’adresse, la chose est impossible, car là un escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu’un bon musicien ne doit faire une fausse note. S’il arrive qu’il se trompe, c’est qu’il n’est pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient souvent des accidents que j’appellerai des coups de massue et que l’homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère l’esprit.
Ainsi, par exemple, il m’arriva un jour de briser le verre d’une montre qui m’avait été confiée dans une séance. La position était embarrassante, car c’est une très mauvaise conclusion pour un tour, que de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état.
Je m’approchai tranquillement de la personne qui m’avait prêté sa montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.