Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est décerné au plus spirituel de la société.
Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que lui rapporte cette séance, mais le Grand Sorcier du Nord n’a pas dit son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme de recueil.
Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du 15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties.
Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une surtout qui est le sublime de la blague, fût-elle même américaine. Je vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de Barnum.
Je copie mot à mot:
«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d’innombrables myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne, qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son mystique banquet de la joie intellectuelle.
»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce mystérieux magicien des temps modernes est bien la vraie lumière et la merveille de l’âge.
»Signé: Anderson.»
Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.