La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d’une question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les théâtres; le peuple lui-même adopta l’opinion des journalistes, et devint une armée militante contre les nouveaux-venus.

M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas; mais il fut impossible d’en entendre un mot, tant il se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse persistance dans son entreprise, il fut contraint céder devant cette imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se décida à fermer le théâtre.

Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit l’hospitalité à son théâtre pour qu’au moins, avant de partir, il pût y représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de s’entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j’avais droit pour ma séance.

Je n’avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans son entier; après quoi la troupe retourna en France.

Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu’elle obligea d’estimables artistes; j’ajouterai même que si semblable occasion se présentait encore d’obliger personnellement M. H...., je la saisirais avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du premier service que je lui ai rendu.

Quoi qu’il en soit, les protestations de la presse et du public contre les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard. Mais Mitchell n’était pas homme à se laisser décourager; il tenait à cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par l’obtenir. L’occasion vint du reste se présenter d’elle-même.

Une fête de bienfaisance, dont l’objet était la création d’un établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des plus hautes dames de l’Angleterre.

Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham, petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster, qui l’avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses.

Ce gracieux essaim de sœurs de charité était représenté par dix duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses, baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la fête de sa présence. C’était déjà plus qu’il n’en fallait pour faire promptement enlever tous les billets, quel qu’en fût le prix. Cependant, par un excès de conscience, ces dames songèrent à joindre à cet attrait quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la journée.

La première idée fut d’organiser un concert, et l’on songea naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien.