Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c’était une faveur à implorer, l’ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une position délicate, qu’elles craignaient d’accepter.

Heureusement ces dames avaient eu le soin de s’adjoindre mon directeur, dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans l’organisation de la fête.

Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter une liste des talents les plus remarquables: c’étaient Mme Grisi, Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre Italien, Tamburini et Lablache.

Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames, revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à cet effet, des tentes élégantes et spacieuses.

Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d’une heure, et il en restait encore deux, pendant lesquelles on n’avait plus à offrir aux invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette distraction n’était pas suffisante, surtout en songeant que le prix d’entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l’on pensa à ma séance.

C’était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de notre liaison amicale, d’obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à ses frais un théâtre, dans le parc même, et d’y faire apporter la scène sur laquelle je donnais ma séance. C’était en quelque sorte transporter le théâtre Saint-James à Fulham.

Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se trouvèrent réalisées. Dès que l’on sut que la Reine assisterait à une de mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui n’étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges.

Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu’en arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses, frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu’on avait jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.

L’entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on citait le duc de Beaufort, le marquis d’Abercorn, le marquis de Douglas, etc.

En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu’à prendre part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d’abord vers la porte d’entrée.