Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger.

Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai un victorieux coup de dent.

C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux.

Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé. Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient aussi de leur côté.

On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous familiariser avec l’obscurité.

Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité, une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service.

Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais.

Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité.

CHAPITRE XVIII.

Un régisseur optimiste.—Trois spectateurs dans une salle.—Une collation magique.—Le public de Colchester et les noisettes.—Retour en France.—Je cède mon théatre.—Voyage d’adieu.—Retraite a Saint-Gervais.—Pronostic d’un Académicien.