Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec Mitchell.

Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de mon théâtre à Paris.

En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.

Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente presque aucun détail qui soit digne d’être mentionné ici. Je me contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes recettes les conduit.

Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner quelques représentations.

Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.

Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui ne manquaient certainement pas de valeur.

—Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas où vous vous détermineriez à rester.

Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné. Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me visiter.

Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il me demandait.