Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable, j’allais donner ma représentation.
Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous forme de remerciement.
J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance par le God save the queen.
L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.
Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse vues animées pour moi d’une bienveillante attention.
Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.
De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me faire presque croire que la salle était complétement garnie.
La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences. Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la meilleure de mes surprises.
—Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?
A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint obligeamment se mettre à ma disposition.