Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène, avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur Merlin.
Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.
Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la volonté de voir leurs verres se remplir de punch:
—Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez voir vos souhaits accomplis.
Ce fut un coup de théâtre pour mes trois adeptes, qui restèrent un instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter l’expérience en faisant emplir leurs verres.
Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.
Grâce à la prodigalité de l’inexhaustible bowl of punch, mes convives furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.
L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre qu’il n’y soit plus pour les recevoir.
Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond, à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.
Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit m’a causées.