Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie cassante, en sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir pas été entendue.
Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser, je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se faire à cette étrange musique; que même il n’était pas rare de voir en scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique, je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.
Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir ceux des grandes cités.
A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec mon english menager.
Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.
Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage? Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les applaudissements donnés par des concitoyens.
Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient maintenant dans un pénible accablement.
Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles, les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en attendant, me venir en aide.
Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui d’Hamilton.
Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne les douceurs d’un repos longtemps désiré.