Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut appeler justement le collier de misère.

A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi, diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?

Je me trouve forcé de justifier mon expression.

Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et la responsabilité attachées à une séance de magie n’empêchent pas le prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or, quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir le masque de l’enjouement et de la santé.

C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer, surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour son argent.

Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?

En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable, s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de la vie.

Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre dans la retraite et la liberté.

Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon successeur.

Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus, après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques représentations, avant de prendre définitivement congé du public.